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Total Khéops, Jean-Claude Izzo

La trilogie Fabio Montale

Total Khéops (éditions Folio), le premier tome de La Trilogie Fabio Montale (Chourmo et Solea suivent), est un polar publié en 1995, écrit par l’auteur marseillais Jean-Claude Izzo, disparu prématurément en 2000. Fabio Montale, le personnage principal, est flic. Mais pas de ceux à qui on confie les grosses affaires de banditisme, non, lui est affecté au maintien de l’ordre dans les quartiers nord de Marseille, à la Brigade de Surveillance de Secteurs. Considéré par ses collègues comme un « flic dangereux », car plus proche de la posture d’un éducateur que de celle d’un flic, il a accepté avec résignation cette relégation. Mais les choses vont changer le jour où son ami d’enfance – Ugo – revient à Marseille pour venger la mort de leur ami commun Manu, tué dans des circonstances obscures.


Le quartier du Panier, où débute le roman : "c'était son quartier. Il y était né."

"Immigrés, exilés, tous débarquaient un jour dans l'une de ces ruelles."

Portraits

Jean-Claude Izzo nous offre un beau portrait de flic désabusé, solitaire, hanté par les absents, mais entouré d'amitiés féminines bienveillantes. Fabio Montale en narrateur de l'histoire, c'est un débit haché, des phrases courtes, ponctuées de silences. Comme quelqu'un d'épuisé qui devrait reprendre son souffle souvent pour continuer le récit d'une histoire trop douloureuse. Dans l'écriture d'Izzo, il y a un curieux mélange d'urgence et de pudeur, tout n'est pas dit, mais beaucoup de choses sont suggérées. L'auteur met aussi en scène un beau panel de personnages féminins : Lole, Babette, Leïla, Honorine, Marie-Lou. Des caractères forts et attachants, des femmes courageuses qui apaisent et font avancer l'enquête. Les bandits quant à eux sont nombreux, et on perd parfois un peu le fil des rôles tenus par chacun, mais le dénouement arrive à point pour remettre de l'ordre dans une intrigue qui tient malgré tout en haleine jusqu'à la dernière page. 

"Malgré la pluie, le taxi refusa de s'engager dans les ruelles.
 Il le déposa devant la Montée des Accoules."

"Plus d'une centaine de marches à gravir et un dédale de rues jusqu'à la rue des Pistoles"

"Il glissa derrière la cathédrale de la Major. Le soleil couchant
 donnait enfin un peu de chaleur à la pierre grise, lourde de crasse"

Un polar engagé

Une intrigue qui fait intervenir la mafia napolitaine et marseillaise, le front national, mais aussi des éducateurs, des voyous, des gamins du Panier, des cacous, des  boxeurs, des flics trop humains et d’autres pas assez… Autant vous dire que le roman n’est pas politiquement correct. Au contraire, Izzo dresse un portrait sans concession de sa ville natale. Il dénonce le racisme dont furent victimes les immigrés arabes, espagnols et italiens de la génération des parents de Fabio Montale, et surtout celui encore plus injuste qui frappe les générations suivantes nées en  France. Izzo analyse : « Les Marseillais ne pensaient pas vraiment ça, mais on leur avait filé la peur. » Du polar engagé, mais surtout du polar bien noir avec un personnage accablé par l’impression que tout est pourri, foutu, et qu’on est bien embourbés, tous autant qu’on est. Au cœur du roman pourtant, deux idées salvatrices : celle du réveil du justicier endormi et celle de l’homme qui ose à nouveau prendre le risque d’aimer. Pas révolutionnaire, mais efficace.

"Depuis sa création, je n'avais fait qu'une dizaine
 de fois l'aller-retour sur la ligne 1 du métro. Castellane-La Rose"
"Cayrol faisait les cent pas devant l'Opéra. Les autres échappaient à mon regard.
Sans doute dans des voitures stationnées autour de la place."

Une certaine vision de la culture...

Enfin, en cette période d’échauffement avant le lancement de Marseille 2013 capitale européenne de la culture, le lecteur attentif ne manquera pas d’être interpelé par la réflexion menée par l’auteur sur la culture. L’exposition des compressions du sculpteur marseillais César lui inspire des lignes sévères : « Marseille était gagnée par la connerie parisienne. Elle se rêvait capitale. Capitale du Sud. Oubliant que ce qui la rendait capitale, c’est qu’elle était un port. Le carrefour de tous les brassages humains. Depuis des siècles. » Izzo ne semble pas accorder à l’art beaucoup de crédit. Emprunts d’une gravité excessive, ses propos opposent l’art contemporain à la culture antique. Quoi qu'il en soit, son idée d’une culture marseillaise incarnée par les flux migratoires et un héritage antique de brassage humain donne à l'idée de migration une profondeur historique et culturelle positive. Une vision de la culture qu’on peut juger restrictive, mais une vision intéressante et stimulante malgré tout.

"Chez Hassan, bar des Maraîchers à la Plaine (...) ici on était tous l'ami étranger.
Quelle que soit la couleur de la peau, des cheveux ou des yeux".
(le propriétaire a changé, mais pas l'ambiance chaleureuse.)
"Je sortis à la rame pour ne pas troubler le sommeil des voisins,
 puis, passé la digue, je mis le moteur et fis cap sur l'île Maïre"

Marseille, je t'aime moi non plus...

Ceux qui ont un jour éprouvé ce type d'attachement pour la ville devraient aimer le roman d'Izzo, car au-delà d'une intrigue rondement menée, il y restitue toute la complexité de Marseille, et rend hommage à la poésie de ses hommes et de ses lieux. 

Pour aller plus loin sur la culture à Marseille, lire ce billet sur MP 2013 intitulé Que Faire pendant Marseille Capitale Européenne de la culture ?

Commentaires

Anonyme a dit…
Bravo pour ce poste ! A avoir donc dans sa valise pour un voyage à Marseille et pour retrouver en vrai les lieux que vous nous permettez déjà de voir ici !
Anonyme a dit…
J'ai lu ce roman de retour de Marseille avec plaisir !D'une certaine manière, il donne des clés pour comprendre la ville. A lire donc avant ou après une descente vers la méditerranée !