Accéder au contenu principal

Mercy Mary Patty, de Lola Lafon [un roman d'apprentissage féminin]

Mercy Mary Patty (Actes Sud) est un roman passionnant. Lola Lafon, comme dans son précédent roman, s’est penchée sur le destin d’une figure féminine marquante : Patricia Hearst, cette héritière d’une vieille famille californienne fortunée, kidnappée par un groupe révolutionnaire sur le campus de Berkeley en 1974, qui finit par embrasser la cause de ses ravisseurs et donc par se retourner contre son milieu. Une affaire sur laquelle JoanDidion livrait dans ses chroniques une analyse passionnante, à savoir que le choix de Patricia Hearst n’aurait pas procédé d’un « lavage de cerveau » ou d’un élan passionné, mais plutôt d’un choix de survie et d’adaptation à la nouvelle configuration qu’avait prise sa vie. Lola Lafon semble approuver cette théorie, tout en en examinant d’autres, en effet, la grande qualité de ce roman est d’inviter le lecteur à contourner les évidences, à critiquer les hypothèses, à nuancer les analyses, pour rejeter toute tentation de simplification. En d’autres termes à mettre notre sens critique à l’épreuve de cette histoire incroyable.

Patricia Hearst,  un symbole féminin

Aux États-Unis, l’affaire fit grand bruit à l’époque, de nombreuses jeunes filles s’identifièrent à Patricia Hearst, alors que leurs parents et une certaine presse ne lui pardonnèrent pas d’être une renégate. Quant au FBI, en mettant à mort les autres membres du groupe marxiste, il envoya un message clair : ne vous avisez pas de suivre le même chemin ou vous le regretterez. Lola Lafon nous parle dans son roman des échos de cette affaire, de l’influence et de la fascination que continue d’exercer la Patricia Hearst de 1974. Pour ce faire, elle aborde cette histoire sur plusieurs époques et selon plusieurs points de vue : d’une part celui de Gene Neveva, une chercheuse américaine auteure d’une étude intitulée Mercy Mary Patty dont le sujet est le kidnapping de jeunes Américaines par des Indiens (au XVIIIe et au XIXe siècle), et leur adaptation à leur nouveau milieu. Alors qu’elle réside en France où elle donne des cours dans un lycée pour jeunes filles, Gene Neveva est employée en 1975 par les avocats de Patricia Hearst pour étayer la thèse du lavage de cerveau. Pour l’aider dans cette tâche, elle fait appel à une étudiante, Violaine. Elle compte sur le regard neuf et objectif de la jeune femme pour apporter un nouvel éclairage sur l’affaire. Enfin, 30 ans plus tard, c’est la narratrice du roman qui — instruite par Violaine — se replongera dans cette affaire, pour tenter de percer les motivations de Patricia Hearst. La structure du roman est complexe, à l’image de la diversité des interactions entre les personnages, mais le tout fonctionne à merveille, car ces mises en abîme successives font apparaître le caractère intemporel de cette affaire, ainsi que certaines constantes dans la révolte des jeunes femmes : tenues à l’écart du monde et de ses réalités, traitées comme des poupées, préparées à être de bonnes maîtresses de maison, cantonnées à l’intérieur, ces jeunes filles aspiraient à apprendre, à réfléchir, à vivre dehors...

Un roman d'apprentissage intellectuel 

Mercy Mary Patty est un livre féministe, d’une telle actualité que sa lecture est indispensable. Dans ce roman d’apprentissage intellectuel, le personnage de Violaine, puis celui de la narratrice, vont apprendre à exercer leur esprit critique, à concevoir la complexité d’un destin comme celui de Patricia Hearst, l’ambivalence de sa personnalité (elle finit par revenir dans son milieu). Car à travers ce parcours si particulier, ce sont des questions que se posent toutes les femmes qui sont soulevées dans le roman de Lola Lafon, à savoir : qu’est-ce qui motive nos choix ? Qu’est-ce qui nous empêche d’en faire ? Qu’est-ce qui au contraire nous rend plus libre ? Ou encore : comment transmettre l’acquis ? Que faire, où que l’on soit, de ce que l’on a appris ?

Extrait

Ses parents répètent avec satisfaction que de Violaine, il n'y a rien à dire. Elle file droit. Pas d'alcool, pas de drogue, une chance. Ils s'amusent du sérieux de leur fille, la pressent d'être plus décontractée lorsqu'elle se déshabille dissimulée sous une serviette à la plage, il faudra bientôt qu'elle se dégourdisse tout de même, elle ne va pas passer ses week-ends à se promener seule à vélo dans la forêt comme une gamine, Violaine que sa mère emmène chez le gynécologue pour lui prescrire une contraception au cas où. Il suffirait qu'elle se mette un peu en valeur comme sa mère, qui, sitôt réveillée, file à la salle de bains se maquiller, Maryse est toujours impeccable, son père s'enorgueillit de la discipline de sa femme. Violaine, c'est autre chose, mais elle a tout de même décroché le baccalauréat avec mention en dépit de sa terminale un peu chaotique. L'automne prochain, avec son niveau d'anglais, elle intégrera une école de secrétariat bilingue et après, il faut voir grand, le commerce international, les agences de publicité, quand on veut on peut. 

Auteur : Lola Lafon
Édition : Actes Sud, 2017

Commentaires

Articles les plus consultés du mois

Les Dimanches de Jean Dézert, Jean de la Ville de Mirmont

Oh l’élégant petit roman ! Mon goût pour la littérature contemporaine m’avait presque fait oublier le plaisir qu’on éprouve à se glisser dans un décor romanesque un peu suranné, comme celui créé par Jean de la Ville de Mirmont dans Les Dimanches de Jean Dézert, ce court roman dont l’action se passe au début du XXe siècle.

Alger la Noire de Maurice Attia [Une plongée au cœur de 1962]

Dès la lecture du titre, Maurice Attia nous annonce la couleur, Alger la Noire est bien un polar. En 1962, dans une Alger à feu et à sang, les cadavres de deux jeunes gens, Estelle et Mouloud, sont retrouvés sur la plage de Padovani, ils ont été abattus et le crime semble signé par l’OAS. L’inspecteur Paco Martinez et son collègue Choukroun vont tenter de mener l’enquête...

Matin brun, Franck Pavloff

J’ai relu Matin brun de Franck Pavloff il y a quelques jours et il m’a fait une impression beaucoup plus forte que lors de ma première lecture il y a une quinzaine d’années. Est-ce parce qu’il fait écho aux tragiques attentats de ce début d’année ? Sûrement. Mais de quelle manière ? 
Jusqu'ici tout va bien, chacun dans son coin   Au début de ce très court texte, le narrateur apprend de son vieil ami Charlie qu’il a dû faire piquer son chien, non en raison d’une maladie qui l’aurait condamné, mais tout simplement à cause de sa couleur : il n’était pas brun. Or, le pouvoir en place a décrété qu’il était désormais interdit de posséder un chat ou un chien d’une autre couleur. Bientôt, c’est le journal local qui est interdit pour avoir contesté la décision de « l’État national ». Puis, c’est le tour des maisons d’édition d’être inquiétées. Les deux compères, naïfs et individualistes à l’excès, observent ces événements avec indifférence : « Faut pas pousser, disait Charlie, tu comprend…